Le silence
Il est tard. Je t’écris dans le calme de la maison. Une lumière douce. La pièce un peu sombre. Mon téléphone en main, j’écoute un message vocal. Celui d’une amie. Une de celles qui me fait du bien. Une de celles qui ne craint pas de prononcer ton prénom et qui ne détourne pas la conversation. Une de celles qui sait que parler de toi ne me rend pas plus triste. Que la tristesse est déjà là. Toujours. Quelque part.
J’appuie sur « lecture ». Sa voix. Douce. Familière. Et puis ton prénom. Margaux. Elle me parle de toi. Elle me dit qu’elle a pensé à toi aujourd’hui. Comme ça. Au milieu de sa journée. Au milieu d’une conversation. Sans anniversaire. Sans date particulière. Sans que rien ne l’y oblige. Tu as traversé son esprit. Tu as existé, quelques secondes, ailleurs que dans ma tête. Ailleurs que dans mon cœur. Et ça me bouleverse. Automatiquement, les larmes montent. Impossibles à retenir. Une brûlure derrière les yeux. La gorge qui se serre. Le souffle un peu plus court. Et tout mon corps qui reconnaît avant moi ce qui vient de se passer.
Quelqu’un t’a ramenée jusqu’à moi. Quelqu’un a pensé à toi. Frappée. Violentée. Je me souviens de l’horreur que j’ai vécue. Tu es morte et rien ne sera plus jamais comme avant. Tu es morte et c’est monstrueux. Tu es morte. C’est bien vrai.
Je me rappelle les premiers jours. Le vide. Mon envie de te rejoindre. Ma colère. Ma tristesse. L’insensé. La peur. Et puis les tocs. Il y a celui de ton prénom. Je voulais l’écrire partout. Un besoin. Sur la vitre de la salle de bain. Surtout. Chaque fois que la buée recouvrait le miroir après la douche, je l’écrivais avec mon doigt. Pour te garder au plus proche. Pour maintenir ta mort au plus loin. Nier. Ne pas ressentir. M-A-R-G-A-U-X. Comme une preuve. Comme une trace. Comme si j’avais besoin que ton prénom apparaisse quelque part, même quelques secondes, pour que le monde ne puisse pas tout à fait te reprendre. Puis je regardais l’eau glisser sur les lettres. Lentement. Les gouttes coulaient comme les larmes le long de mon visage effaçant chacune de tes lettres. Puis de ton existence.
Pendant un instant, je n’ai plus besoin de minimiser. Je n’ai plus besoin d’être celle qui va bien. Celle qui a avancé. Celle qui a reconstruit. Celle qui sait vivre avec. Je peux simplement être ta maman. Une maman qui a perdu sa petite fille. Une maman à qui elle manque encore. Une maman qui, parfois, a besoin que quelqu’un prononce son prénom pour se rappeler qu’elle n’a pas rêvé cette histoire. Que tu as été là. Que je t’ai aimée. Et que je t’ai perdue…
Je me sens légitime. Légitime dans cette peine qui me paraît parfois trop vieille pour les autres. Trop ancienne pour prendre encore autant de place. Légitime dans ces larmes qui arrivent sans prévenir. Légitime dans ce morceau de moi qui ne s’est jamais vraiment remis à l’endroit. Parce que tu es morte, ma chérie. On ne parle pas d’un petit bobo. On parle de ce dont personne n’ose parler. La mort d’un enfant.
Aujourd’hui. Il y a ce silence. Celui qui a d’abord étouffé tes cris après ton dernier souffle. Et puis, une fois que tu ne criais plus, tout le reste s’est tu avec toi. Ton futur. Le mien. Tous ces gestes que je pensais avoir le temps de faire. Toutes ces phrases que je pensais te dire un jour. Toutes ces versions de toi que j’avais déjà commencées à aimer sans même les connaître. Il a fallu faire le deuil de ton corps. Mais aussi de ton enfance. De ton adolescence. De toutes les fois où j’aurais prononcé ton prénom dans la maison. De toutes les fois où quelqu’un aurait demandé : « Et Margaux, elle est où ? » De toutes les banalités d’une vie. C’est peut-être ça qui revient dans mes larmes quand j’entends ton prénom aujourd’hui. Pas seulement ton absence. Tout ce qui devait exister autour de toi. Tout ce qui n’a pas eu lieu. Et pendant quelques secondes, le monde cesse de banaliser ma vie d’après. Je me rappelle que ce n’était pas juste « un moment difficile ». Ce n’était pas simplement « une épreuve ». Ce n’était pas quelque chose qu’on traverse pour reprendre ensuite sa route comme avant. Ma fille est morte.
Je pense à cet étrange paradoxe. Je souffre du silence qui s’est installé. Pourtant, je me tais. Moi aussi. De plus en plus. Je crée ce silence autour de toi. Je t’écris moins. Je ne parle plus autant de toi à ceux qui ne savent pas, à ceux qui ne te connaissent pas. Parce que parfois, parler de toi me demande trop. Il faut raconter. Expliquer. Donner le contexte. Dire ton âge. Trois mois et demi. Dire ta mort. Et ensuite regarder le visage en face de moi changer. Voir les yeux se remplir. Le malaise. La peine. La stupeur. Et soudain, ce n’est plus seulement mon histoire que je porte. Je porte aussi la réaction de l’autre. Il faut presque rassurer. Adoucir. Dire que ça va. Dire que c’était il y a longtemps. Dire que je peux en parler. Dire que non, la personne n’a rien dit de mal. Et parfois, je finis par consoler quelqu’un de ma propre douleur.
J’ai mal qu’on parle si peu de toi. Pourant, je participe aussi à ce silence. Parce qu’il me protège. Parce qu’il m’épargne parfois l’effort de faire entrer ton absence dans une conversation qui n’était pas prête à la recevoir. Parce qu’il y a des jours où prononcer ton prénom devant quelqu’un me coûte plus qu’il ne me soulage.
Au départ, une nécessité. Question de survie. Parler de toi. Te raconter. Déposer ton prénom partout où c’était possible. Dans les conversations. Dans les souvenirs. Il fallait lutter. Avec sept lettres sur une vitre. Avec ta photo. Avec ma voix. Avec tout ce que j’avais. Aujourd’hui, cinq ans plus tard, je ne cherche plus à laisser ton prénom dans chaque conversation. Je ne le dis plus à tout le monde. Je le garde parfois derrière mes lèvres. Je choisis davantage les oreilles à qui je la confie. Je choisis les moments. Je choisis les silences aussi. Parce que ton histoire est fragile entre les mains de certains. Parce qu’il y a des gens qui savent la recevoir. Et d’autres qui, sans le vouloir, la rendent plus lourde. Alors parfois, je préfère te garder pour moi. Et pourtant. Quand personne ne prononce ton prénom, ça me blesse.
Voilà la contradiction. Je voudrais qu’on parle de toi sans avoir à le demander. Je voudrais que ton prénom arrive simplement. Naturellement. Sans drame. Sans gêne. Sans que la pièce change de température. Sans que la conversation tombe d’un étage.
Je voudrais qu’on puisse dire Margaux comme on dit le prénom de n’importe quel enfant aimé. Avec douceur. Avec évidence. Sans avoir peur de me faire mal.
Ce soir, le message de mon amie reste près de moi. Et je crois que ce qui m’apaise, ce n’est pas seulement qu’elle ait pensé à toi. C’est qu’elle me l’ait dit. Simplement. Sans attendre que je la rassure. Sans transformer ton prénom en tragédie. Juste toi. Margaux. Dans sa pensée.
Alors je regarde le silence autour de moi autrement. Je sais qu’il me protège parfois. Je sais aussi qu’il me blesse. Je sais que j’y participe. Et que parfois, malgré moi, je construis moi-même l’endroit où ton prénom ne circule plus. C’est étrange. Vouloir qu’on te nomme. Et se taire. Attendre que les autres parlent. Et leur donner l’impression qu’il vaut mieux ne rien dire. Peut-être que le deuil ressemble à ça aussi. À ces contradictions qu’on ne résout jamais vraiment. A garder certains silences tout en espérant, secrètement, que quelqu’un les traverse.
