C’est comme ça que j’explique
Je déambule dans les rues de Martigny. C’est le printemps. L’air est plus doux. Presque léger. Le soleil caresse les visages. Les gens s’attardent. Ils prennent leur temps. Les arbres bourgeonnent. Du vert partout. Des fleurs qui s’ouvrent sans bruit. La vie reprend. Partout. Et moi je marche. La souffrance collée à ma peau. Dedans. Silencieuse. Invisible. Rien sur mon visage. Rien qui trahit.
Les gens passent. N’y voient rien. N’imaginent rien. Ils ne le peuvent pas. Parce que je souris. Parce que ta mort n’est pas inscrite sur mon front. Pourtant, elle me colle à la peau. Elle s’invite partout. Dans les gestes simples. Dans les silences. Dans les moments qui devraient être légers. C’est notre quotidien.
Il y a quelques jours, installé au salon, Aloïs s’est laissé emporter par les folles aventures de son jeu favori. Les chevaliers et le château fort. Sa passion du moment. Concentré. Le regard sérieux. Entouré de kaplas éparpillés tout autour de lui. Il a construit une forteresse. Impressionnante. Avec de solides remparts. Des tours de garde. Un donjon, au centre. Et tout autour, des douves.
- Regarde maman, là, y a de l’eau. Beaucoup d’eau.
Je me suis approchée. J’ai observé son petit monde prendre forme.
Et puis, il a ajouté, avec un petit sourire :
- Et là, des cocodiles !
Je l’ai regardé. Un sourire doux.
- Des cro-co-diles.
J’ai découpé le mot. Lentement.
Il a répété.
- Co… co…
Il a cherché. La langue a hésité.
- Cro… cro…
Je l’ai encouragé du regard.
- Cro-co-dile.
Un silence. Un effort
- Cro-co-dile.
Il a levé les yeux vers moi. Fier.
- Crocodile ! Maman, je sais dire crocodile, je suis grand maintenant !
Et puis il a ri. Content de lui. Depuis quelques jours, il le dit à tout le monde. À voix haute.
- Moi je sais dire crocodile !
Il articule, exagère presque chaque son.
- Cro-co-dile !
Dans son château, les chevaliers faisaient la ronde. Les catapultes étaient prêtes. Les ennemis, en approche.
Et dans les douves,
- Attention maman, y a les crocodiles !
Je le regardais jouer. Vivre. Construire son monde. Avec ses mots. Ses batailles. Ses progrès.
Les chevaliers se sont affrontés dans un combat sans merci. Il faisait les bruits. Les chocs. Les cris.
- À l’attaque !
Les figurines tombaient. Se relevaient. Tombaient encore. La bataille faisait rage. Dans son monde à lui. Et puis soudain…
- Maman !
Je me suis retournée.
- Un des chevaliers étant mort dans l’attaque.
Il m’a regardée, très sérieux et a ajouté, simplement :
- Il est avec Margaux !
Mon cœur s’est serré. D’un coup. Comme si tout se mélangeait. Le jeu. La mort. Toi.
Pour lui, les morts se rejoignaient. Ils étaient ensemble. C’est ce qu’on lui a expliqué.
L’autre jour, Aloïs m’a parlé de toi, ma chérie. Comme il le fait de plus en plus souvent. Il a quatre ans maintenant et cherche à comprendre. À mettre des mots sur l’incompréhensible. À donner une forme à ce qui n’en a pas… ou plus.
La mort, ça ne s’explique pas. Pas vraiment. On peut essayer. Tourner autour. Trouver des mots. Enfin, je dirais, tenter d’en trouver… Mais aucun ne suffit. Parce que la mort, ça ne se voit pas. Ça ne se touche pas. Ça ne se montre pas du doigt. C’est une absence. Un vide. Quelque chose qui était là et qui ne l’est plus.
Comment expliquer ça à ton petit frère qui veut savoir où tu te trouves ?
Comment lui faire comprendre l’absence quand tout en lui ne connaît que la présence ? Comment expliquer avec des mots simples ? Je ne sais pas. On dit « s’envoler ». On dit « dormir pour toujours ». On dit « au ciel ». On cherche des images. Des façons d’adoucir.
Cela ne fait qu’engendrer de nouvelles questions. Des questions directes. Sans détour. Il me parle du ciel. Il lève les yeux. Longtemps. C’est ce qu’il a entendu de tes grands frères.
- Elle est où Margaux ?
- Elle est vraiment au ciel ?
- Elle peut redescendre ? Comment elle a fait pour y aller ?
Ses yeux dans les miens. Il attend une réponse claire et précise. Je n’en ai pas.
- Pourquoi elle ne revient pas ?
Chaque question tombe comme une pierre dans mon cœur déjà très fragilisé.
- Elle mange ?
- Elle a froid ?
- Elle est toute seule ?
Derrière ces interrogations, il y a l’angoisse, le manque, l’amour.
- Pourquoi je ne la vois pas ?
Ma gorge se serre. Je m’accroupis près de lui.
- Parce que son corps est dans la terre maintenant.
Un temps. Long.
- Oui, dans la terre, dans une boîte.
Le mot reste entre nous. Je le sens lourd.
- Une boîte ?
Je hoche doucement la tête.
- On appelle ça un cercueil.
Silence.
- On peut aller voir Margaux dans cette boîte ?
Il réfléchit. Intensément. Puis, très simplement :
- Je pourrais creuser.
Le cœur qui vacille. Je pose une main sur lui.
- Non, mon chéri. Son corps change maintenant. Il devient tout doucement de la poussière.
- Moi je veux la voir. Juste une fois
Je cherche. Je tente des mots. Des mots maladroits. Des mots qui n’expliquent pas clairement. Des mots qui rassurent. Des mots qui tiennent dans ses petites mains. Des mots qui n’effraient pas mais qui disent quand même la vérité.
Dire qu’elle n’est plus là. Dire qu’on ne la verra plus. Mais dire aussi qu’elle existe encore.
Autrement. Dans nos souvenirs. Dans nos histoires. Dans son prénom qu’on continue de prononcer. Dans l’amour qui ne disparaît pas. Jamais.
C’est comme ça que je lui explique. C’est comme ça que je lui parle de ta mort. Du moins, que j’essaie…
